La façon dont on nomme une réalité influence la manière dont on agit sur celle-ci. Si l’on considère que la réalité est et fonctionne d’une certaine façon, nos actions seront pensées en conséquence. Il est donc pertinent d’attirer l’attention sur les effets que peuvent avoir, dans la vie des gens, les différentes façons de nommer et de comprendre l’expérience vécue par certaines personnes.
Les bonnes intentions
On entend souvent les expressions « personnes vulnérables » ou « populations vulnérables ». Ces expressions sont chargées d’une conception de l’autre qui peut passer inaperçue pour la personne qui les utilise, mais pas nécessairement pour la personne à qui elles s’adressent. Elles suggèrent que l’autre porte en lui quelque chose qui ne fonctionne pas, qui le rend vulnérable.
Il est rare d’entendre quelqu’un s’inclure dans cette expression. On entend rarement « nous, les personnes vulnérables », mais plutôt « elles, les personnes vulnérables ». La personne se range ainsi du côté des personnes non vulnérables. C’est donc le plus souvent quelqu’un d’autre qui identifie une personne comme étant vulnérable et qui détermine en quoi elle l’est.
De plus, cette vision de l’autre s’accompagne souvent de l’intention de le sauver, d’enlever sa vulnérabilité pour l’amener du côté du « nous », celui des personnes non vulnérables. Cette désignation de « vulnérable » est donnée par une personne qui, plus souvent qu’autrement, se voit comme porteuse du bien. En se plaçant du côté du bien, les personnes non vulnérables vont donc créer des solutions en cohérence avec leur propre mode de vie : « parce qu’on ne peut pas laisser les autres vivre comme ça, c’est inhumain ! » On cherche ainsi à les ramener et à les intégrer au fonctionnement du système. On en arrive donc à penser que les personnes non vulnérables constituent le modèle souhaité, l’idéal à atteindre.
Plusieurs personnes et communautés ont été observées à travers cette lunette. Au nom de leur bien, on met en place des procédures visant à éliminer leur vulnérabilité, allant parfois jusqu’à nier leur humanité, en partie ou, dans des cas extrêmes, complètement.
Vers une autre compréhension
Une autre manière de comprendre l’expérience humaine est possible : partir du fait que la vie elle-même est vulnérable. Elle est toujours sur le point de finir et se maintient grâce à un équilibre précaire. C’est cette vulnérabilité essentielle qui rend la vie profondément créative, capable de répondre, de se transformer et de s’adapter.
Cependant, comme on peut le constater, la vie (chaque être vivant) a aussi pour condition un ancrage actif dans un milieu et une interaction avec d’autres formes de vie. Par exemple, un bébé humain, pris individuellement, est très vulnérable, mais l’idée d’un bébé considéré isolément est une abstraction qui n’existe pas réellement : il est entouré d’un milieu naturel propre aux humains, c’est-à-dire d’autres humains. On devient humain dans un contexte composé d’autres humains et de choses faites ou transformées par des humains. Ces situations, ces contextes et ces milieux peuvent être une source d’épanouissement pour les humains ou, au contraire, leur nuire.
Cette compréhension de la vulnérabilité, qui concorde avec les découvertes sur la profonde sociabilité humaine — laquelle n’équivaut pas à une profonde bonté, mais renvoie plutôt à notre extrême interdépendance — met l’accent sur les organisations sociales qui exploitent ou ignorent la vulnérabilité de la vie et des êtres humains, plutôt que sur l’idée de certaines personnes ou populations vulnérables. On comprend ainsi qu’il est possible d’observer les réponses aux besoins humains qui sont offertes aux populations vivant les conséquences d’un type d’organisation sociale, plutôt que de les définir comme étant vulnérables en les différenciant des personnes dites non vulnérables.
Plutôt que de croire qu’il faut changer les individus, cette compréhension invite à examiner les dynamiques humaines dans lesquelles nous évoluons et que nous reproduisons, notamment celles qui empêchent ou limitent la satisfaction des besoins. Par exemple, qualifier une personne de vulnérable peut constituer un obstacle à la satisfaction de ses besoins d’identité, de participation et de compréhension. C’est un piège qui fige une identité autour d’un trait défini de l’extérieur, le trait « vulnérable », et qui limite l’apprentissage collectif sur les problèmes inhérents aux dynamiques sociales. Cela peut également entraver la participation des personnes à la définition de leurs propres enjeux.
Pour une déconstruction
Bien nommer les réalités implique un changement dans la vision que nous avons de nos rapports aux autres. Cette idée des « personnes vulnérables » traduit surtout une compréhension limitée de nous-mêmes qu’il est nécessaire de déconstruire. Quelques questions peuvent favoriser cette déconstruction :
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Quelles violences ont été commises dans notre histoire au nom du bien, guidées par cette conception de l’autre comme une personne « vulnérable » qu’il faut sauver, intégrer, réformer, guérir, etc. ?
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Comment cette vision se déploie-t-elle aujourd’hui ?
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Quelles institutions, organisations, lois, programmes ou expertises existent aujourd’hui et incarnent cette compréhension limitée de l’autre ?
Finalement, qui sont les « vulnérables » que l’on « sauve » aujourd’hui et qui deviendront, avec le temps, les personnes que l’on aura niées ?