La transformation sociale : entre l’abstrait et le concret

David Castrillon
Directeur général de Projet inclusion

Projet Inclusion

Je me suis demandé et je me demande encore à quoi l’on réfère lorsqu’on parle de transformation sociale. Il me semble que les postures varient beaucoup selon la personne à qui l'on s'adresse et son rôle.  En général, j’identifie des éléments récurrents dans les discours : la justice sociale, les luttes contre les inégalités, l’exclusion et la pauvreté, puis je relève des idées comme l’innovation sociale, le transhumanisme, la transformation numérique. Il y a des idées sur la transformation sociale qui sont plutôt descriptives de la réalité (on habite dans un monde de transformations sociales) et d’autres qui vont plutôt dans le sens de ce que l’on souhaiterait voir arriver (on veut changer l’état actuel des choses). Souvent, j’ai le sentiment qu’on reste à un niveau abstrait, qui rend difficile la possibilité d’avoir un regard sur les véritables espaces habités par les êtres humains concrets. Je reviendrai sur cette idée du « niveau d’abstraction ». 

Pour tenter de répondre à la question de départ, j’aimerais m’arrêter un moment sur ce qu’est la « lutte contre la pauvreté ». J’éprouve une certaine difficulté à bien saisir le sens de cette formulation. Notre besoin de compréhension nous amène, parfois, à essayer de donner un sens aux réalités qui nous dépassent en leur donnant un caractère humain. Donc, quand j’entends le terme « lutte contre la pauvreté », j’ai toujours l’impression que la pauvreté est personnifiée, comme si elle avait une personnalité propre. De plus, et c’est peut-être une déformation personnelle, je sens une certaine réticence lorsqu’on m’invite à lutter : je ne me sens pas très héroïque ni courageux. 

Je me sens plus à l’aise lorsque mes capacités guerrières, qui ne sont pas très présentes, ne sont pas sollicitées, surtout en contexte de paix. Je préfère, par formation ou dé-formation, observer, essayer de comprendre, échanger, discuter, débattre, apprendre, reconnaître et sentir, au lieu de lutter. Aussi, je comprends mieux ce que je dois faire lorsque, au lieu de faire de la pauvreté un personnage à combattre, je peux observer, comprendre, échanger, discuter, débattre, apprendre, reconnaître et sentir afin d’agir sur les contextes, les politiques, les représentations et les manières de s’organiser qui empêchent la satisfaction de besoins humains. Ainsi, je trouve plus de sens lorsqu’on parle « DES pauvretés » plutôt que de « LA pauvreté », comme l’a exposé Manfred Max-Neef au début des années 90 : lorsqu’un besoin humain devient difficile à satisfaire, une pauvreté liée à ce besoin émerge. 

Par exemple, lorsqu’il y a des dynamiques d’imposition, il est très probable qu’une pauvreté s’installe : celle liée au besoin fondamental de participation. En fait, dans cet exemple, il est fort probable que d’autres pauvretés s’installent aussi : celles liées aux besoins de compréhension, de création, de liberté, etc[1]. L’imposition d’une décision est donc un obstacle à la satisfaction des besoins humains essentiels. Ce type de dynamique d’imposition se justifie souvent sous l’impératif de devoir répondre au besoin, fondamental aussi, de protection. En effet, les régimes autoritaires vont souvent invoquer ce besoin comme étant une fin ultime, et l’imposition devient donc la réponse la plus adéquate. On crée, de cette façon, plusieurs pauvretés, c’est-à-dire qu’on rend difficile la satisfaction de plusieurs besoins fondamentaux pour les humains. De façon plus générale, la tentation de se focaliser sur un seul besoin amène le danger de limiter la satisfaction des autres besoins. 

J’aimerais revenir à la question de la transformation sociale : j’aime bien quand on est capable d’être concret plutôt qu’abstrait. Par là, je veux dire quand la réflexion tient compte des contextes dans lesquels on agit : au lieu de faire abstraction de ceux-ci, c’est-à-dire d’enlever les humains de leur contexte, on les concrétise, donc on les place dans leur environnement. Il y a des cadres de réflexion et d’action qui sont très abstraits, et d’autres plus concrets, mais « abstrait » ne veut pas dire « réflexif », tout comme « concret » ne veut pas dire « sans réflexion ». Parfois, j’entends ces types de phrases : « mais concrètement, c’est quoi ? », ou « j’aurais besoin qu’on soit plus concret », mais ce que je remarque souvent, c’est que cela veut plutôt suggérer « sans prendre le temps [de réfléchir sur le contexte, d’écouter l’autre, de bien saisir la problématique, de questionner ses propres prémisses]. La santé mentale, pour ne donner qu’un exemple, est l’un des terrains les plus abstraits : en donnant un diagnostic à une personne, on élimine la contextualisation nécessaire pour comprendre quelque chose (l’histoire de la personne, les espaces dans lesquels elle interagit, les situations actuelles, les violences implicites ou explicites vécues). La personne est abstraite du contexte de sa vie concrète, parce qu’on n’a pas le temps d’en tenir compte, mais comme par magie, on donne l’impression à la personne diagnostiquée qu’on a été très concret. 

En résumé, la transformation sociale me semble être une notion tellement abstraite qu’il faut passer par d’autres abstractions comme la justice sociale ou la pauvreté pour l’aborder et que, finalement, lorsqu’on arrive à quelque chose de concret, je ne sais pas où je suis. Je me trouve donc parfois entouré de mots et de phrases qui, à mon avis, devraient être révisés par le secteur de l’action sociale (cela vaut aussi pour d’autres secteurs). 

Je me demande si, rendu là, je suis abstrait ou concret lorsque je n’ai pas de réponse sur ce que signifie la transformation sociale. 

[1]Cet et cetera doit être compris comme étant un cadre des neuf besoins humains fondamentaux, soit : création, loisir, liberté, affection, subsistance, protection, compréhension, participation et identité. Ainsi, lorsqu’on parle de LA pauvreté, on fait souvent référence uniquement au besoin de subsistance.