Penser à l’argent dans toute sa complexité nous amène à reconnaître que l’augmentation des investissements d’argent, des ressources financières disponibles, ne peut être dissociée de ce qu’on veut mobiliser avec ces ressources. Avoir plus d’argent peut renforcer les dynamiques qui créent les problèmes auxquels on tente de trouver des solutions. La crise humanitaire vécue par les personnes sans logement, marquée par la discrimination, le manque de protection et de ressources, la solitude et l’exclusion vécue par des personnes sans logement en est un excellent exemple. Les chemins et les effets sont très différents lorsque les investissements sont réfléchis dans le seul objectif de sauver urgemment quelqu’un que lorsqu’ils sont réfléchis dans une logique de participation, d’inclusion et d’apprentissage commun sur ladite réalité.
On oppose souvent l’investissement d’urgence à l’investissement structurant. Ce qui peut échapper à la réflexion et à la décision, c’est qu’un investissement ancré dans la viabilité des systèmes participatifs, voire vivants, capable de sortir de la logique de l’urgence, permet paradoxalement de répondre aux urgences. Cette manière de percevoir et de réfléchir la réalité, capable de dépasser un premier niveau d’analyse et d’action, est contre-intuitive dans notre société actuelle; on ne nous a pas appris à penser de cette façon, ou on l’a oublié. Mais elle se rapproche de la façon dont le vivant fonctionne.
Malgré la tendance à penser à un premier niveau, il y a des organisations capables d’observer et d’agir à d’autres niveaux, même si elles comprennent l’urgence des situations. Elles créent constamment des contextes viables qui, sans s’attarder directement aux urgences, y répondent quotidiennement : la logique utilisée est celle de la participation, de l’appartenance et de l’apprentissage, toujours ancrée dans un contexte spécifique.
On comprend ainsi que cette manière de penser, qui reste à un premier niveau et propose des solutions homogènes, urgentes, de type industriel, est l’une des sources des crises actuelles. Il est donc nécessaire de faire le lien entre les grandes solutions, à grande échelle, menées par de grandes structures et les limites que cette voie impose au besoin essentiel de participation et d’apprentissage collectif, mais surtout à l’exigence d’agir sur la complexité des réalités humaines.
C’est le cas des organisations qui adhèrent aux critères de l’action communautaire autonome (ACA) et les incarnent. Elles sont un levier très innovant créé au Québec pour repérer les impasses collectives et proposer des voies d’action, aidant aussi les personnes au pouvoir dans leur travail d’agir sur des problèmes complexes.
Dans ce type de réalités, comme celle des personnes sans logement, la taille humaine des organisations est une condition essentielle pour créer des solutions viables et structurantes. Cette taille permet de vivre réellement la participation des personnes dans la création de réponses contextuelles à leurs besoins. Ainsi, investir dans de grandes structures qui centralisent et uniformisent amène une chaîne de conséquences très différentes de celles qu’amène l’investissement dans des structures flexibles et créatives, c’est-à-dire des organisations à échelle humaine.